Des années que je ne m’étais pas retrouvée au théâtre ! On m’a gentiment offert une place pour voir Contre de la Comédie Française parce que j’adore le couple John Cassavetes (incroyable réalisateur) et Gena Rowlands (incroyable actrice). Le 27 février, j’y suis, au Théâtre du Petit Saint-Martin. La salle est pleine ; ça dure deux heures.
On est à l’époque d’Une femme sous influence – réalisé par John Cassavetes dans lequel sa femme Gena Rowlands joue Mabel, la femme de Nick, joué par Peter Falk, acteur surtout connu par son rôle de Columbo – mais pas à celle de sa création artistique, du tournage ou du montage, non, nous sommes après, au moment où le film est fini ; ils y ont mis leur cœur, leur énergie, leur temps, leur argent, ceux des autres, et maintenant, il faut vendre le film, le faire exister. C’est ce qui est autour du film qui est montré (excepté la célèbre scène des spaghettis inutilement reproduite (à quoi ça sert de rejouer en moins bien un bout de film coupé de son sens juste parce que c’est connu ? ceux qui ne connaissent pas le film ne doivent pas en voir l’intérêt ; ceux qui l’ont vu, non plus.)). Gena, John et Peter Falk doivent convaincre les riches producteurs d’acheter le film, de le distribuer et il faut répondre à leurs lourdes questions : « Ton film, ça va marcher ? Ça va se vendre ? Est-ce que c’est le meilleur film de tous les temps, John ?? Dis-moi que ça va faire un carton ! » C’est dégoûtant à voir et ça devait être pire en vrai ! Et il faut leur répondre, être légers, sûrs de soi mais pas trop passionnés non plus (faudrait pas leur faire peur) ! C’est très bien de montrer tout ça et Dominique Blanc est crédible en affreux producteur qui exige qu’on lui vende du rêve (c’est-à-dire des bénéfices) comme elle est crédible dans sa courte apparition en Lelia Goldoni (actrice de Shadows) et en Pauline Kael.
Et oui en Pauline Kael… car c’est aussi le monde de la critique de l’époque qui est représentée avec ses émissions et ses débats, et Pauline Kael, célèbre critique de cinéma américaine, déteste Cassavetes et vomit tous ses films. En vrac, quelques exemples de ce qu’elle a pu écrire sur Une femme sous influence dans The New Yorker (9 décembre 1974) : « une fois de plus, [John Cassavetes] livre un film confus et décousu. En réalité, il ne maîtrise pas l’art de la dramatisation, et on ne peut pas indéfiniment en faire un atout » ; « Il continue à étirer les plans jusqu’à l’excès, voire au-delà. Il le fait délibérément, certes, mais dans quel but ? » ; « La performance de Rowlands est si intense qu’elle mériterait une demi-douzaine de tours de force, une rangée d’Oscars – elle est épuisante. Sans doute est-elle une grande actrice, mais rien de ce qu’elle fait n’est mémorable, car elle en fait trop. » Allez bam ! Je ne suis évidemment d’accord avec rien de tout ça et suis d’avis qu’elle n’a rien compris. Mais quelle bonne idée de montrer la lutte à cette époque entre artiste et critique ! Même si on a droit à une mini-scène invraisemblable, censée être drôle mais qui est juste ridicule, dans laquelle Kael et Cassavetes singent une espèce de baise animale, insinuant ainsi que toute cette tension serait au fond sexuelle, alors que non, la confrontation est ici artistique. Si c’est aussi explosif, ce n’est pas par frustration sexuelle, c’est parce qu’ils pensent ce qu’ils disent, qu’ils y croient et s’ils se combattent, ce n’est pas pour le jeu, pas par frime ; personne n’a de place attitrée, d’étiquette idéologique, artistique ou politique indécollable sur le tee-shirt : ce sont des gens qui se battent pour exprimer leurs ressentis, leurs émotions, leur vision du monde et de l’art. Et Contre – malgré son titre bébête… « contre ?… contre quoi ? » se serait immédiatement agacée ma mamie ! et elle aurait raison (ce qui arrive une fois sur deux) : contre quoi ? contre qui ? qui est contre qui ? c’est ceux qui sont contre Cassavetes ? la société ? les financiers ? Kael ? c’est ça ? Ou alors c’est lui qui est contre eux ? à contre-courant ? Trop flou…) – réussit à faire passer cette tension vivifiante, ce qui évite à la pièce de tomber dans le trop théorique, le trop intellectuel ; tout comme les films de John ne sont pas intellos. Pourquoi ça c’est réussi ? Parce que ce sont les vrais mots de John, de Gena, de Peter, de Pauline ! Il y a un travail de documentation qui se sent : films, vidéos d’interviews et d’émissions ont été vues et digérées pour être livrées aussi naturellement. C’est efficace d’être fidèle et exact ! Et qu’est-ce que ça fait du bien d’entendre les mots de John ! C’est si juste, si vrai, si senti ! Aucune parole en l’air ! D’ailleurs en écrivant « parole en l’air », c’est le moment de proposer un extrait audio du magnifique ouvrage de Ray Carney (qui fait d’ailleurs partie des inspirations pour l’un des critiques mis sur scène) Cassavetes par Cassavetes dans lequel John raconte sa rencontre avec Pauline Kael.
Est aussi représenté The Dick Cavett Show dans lequel John et Peter ridiculisent le présentateur et ruinent l’émission. On a pu reprocher à John de n’avoir pas su se servir de cette opportunité pour se vendre mais Pauline (toujours !) lui a surtout reproché ses enfantillages à la page 58 des Chroniques américaines : « Gazzara, Falk et Cassavetes faisant leur petit numéro de copain-copain à la télé pendant le Dick Cavett Show. Ils chahutent, s’encouragent mutuellement à pondre des phrases comme « Cet homme a raison. Quand cet homme a raison, il a raison. » ». Mais c’est un élan vital qui pousse John à détourner et à se détourner de ce qu’on attend normalement dans ce genre d’émission publicitaire, de ce qu’on attend d’un comportement correct en direct et qui me donne envie de citer cet extrait de Cassavetes par Cassavetes (page 58 contre page 262) :
Il faut dépasser les « Bonjour. Comment allez-vous ? Le temps qu’il fait. Oh mon Dieu, j’ai passé une bien mauvaise nuit. » Et si on arrive à dépasser ça, à aller au-delà des défenses des gens, alors on arrive à quelque chose. Je veux dire, je ne peux pas supporter de me trouver avec une bande de gens bien polis qui sortent des lieux communs. Je ne peux pas. Ce n’est pas une question de vouloir ou pas. Ça me met extrêmement mal à l’aise, et je n’y arrive pas. Je déteste être gentil. Je ne suis pas gentil. C’est mieux de se montrer à poil. C’est tellement plus simple.
Les acteurs maintenant. J’ai déjà dit que Dominique Blanc était très bien en Pauline Kael, en producteur dégueulasse et en Lelia Goldoni. Marina Hands est étonnamment crédible en Gena Rowlands ! « étonnamment » parce que c’est le rôle qui me semblait le plus difficile à tenir et elle le tient. J’ai même été, à la fin d’une interview de Gena où le public de théâtre se transforme en ancien public de Cinémathèque, troublée ; j’y ai cru pendant une seconde… Nicolas Chupin gesticule un peu trop son Peter Falk : ce n’est pas si mal mais ce n’est pas ça. Et ce qui n’est vraiment pas ça, c’est Sébastien Pouderoux. C’est lui qui joue John Cassavetes mais on n’y croit pas. Les paroles sonnent justes mais le corps non. Sébastien semble en colère tout le temps (ce qui fera dire à Zoé Sfez de France Culture : « j’ai l’impression que Sébastien Pouderoux pousse le fil, tire le fil de l’insupportable parce que vraiment, il le représente comme quelqu’un d’assez peu fréquentable ») et ne fait pas ressortir ce que John avait d’extraordinairement fantaisiste, de joyeux, d’enthousiasmant ; on ne ressent pas son énergie animale, joyeuse, nerveuse qui se dégage du corps John et fascine, effraie ; rien que sa présence repousse des limites dont on n’avait même pas conscience.

Mais me voilà arrivée au pire…
Je ne sais pas qui de Constance Meyer, Agathe Peyrard ou Sébastien Pouderoux (les auteurs de la pièce) a eu la si mauvaise idée (les trois ensemble peut-être ?) d’inventer une plainte du chef opérateur de Shadows (premier film) contre John… En tout cas, on subit, comme les personnages eux-mêmes, la petite fliquette blonde insupportable (impossible de discerner si l’actrice est si bonne qu’elle rend parfaitement bien ce qu’il y a d’imbuvable chez les flics sûrs d’eux et contents de leurs rappels à l’ordre ou si c’est, chez elle, tout naturel) résolue à leur faire cracher tout le mal qu’ils sont censés penser de John l’arnaqueur, le salaud, le méchant ! « Pourquoi vous faites ça ? demande John à la flic. – Je cherche à démêler le vrai du faux, répond-elle. – Vous devriez faire des films. » Bon dialogue. Mais avec son air et ses façons, on ne la croit pas. Et avec ça, est projeté sur écran en noir et blanc le visage de tous les interrogés de l’interminable interrogatoire, « notre Faces à nous en toute modestie » dit Sébastien Pouderoux n’ayant pas honte apparemment (du moment que c’est fait avec modestie) d’associer Faces à un bureau de police..

C’est quoi ce qu’on reproche fictivement à John ? Alors, le chef opérateur de Shadows qui avait déjà une relation tendue avec John à l’époque du tournage, le retrouve à une soirée dans les années 80. John se moque de lui, le chef opérateur pousse John qui tombe mais se relève et lui fout un coup de poing. Donc on tournicote autour de c’est pas bien de se moquer des gens… voilà, c’est ça le niveau. Mais qu’est-ce qu’on s’en branle ! La flic profite de l’occasion pour creuser une autre accusation, véridique cette fois-ci. John avait promis un certain taux de pourcentage à ceux qui avaient fait Shadows avec lui mais il est revenu dessus et a voulu leur faire signer un nouveau contrat qui réduisait énormément le taux promis. Ça c’est vrai, ça s’est vraiment passé. Et c’est bien de montrer le côté débrouillard, roublard, manipulateur de John qui était réel. Mais c’est le ton, le cadre, la manière dont c’est fait qui est catastrophique ! Vous vouliez à ce point lui faire un procès que vous lui en inventez un post-mortem ? Horrible. Mais peut-être qu’ils ne s’en rendent même pas compte, c’est juste devenu un réflexe. Et la complicité entre flic et public qui prennent de haut ces acteurs et actrices, jugés naïfs de se faire vendre du rêve par John, d’être bêtement éblouis par son caractère, son excentricité, son originalité, sa force créatrice ; eux se sont faits avoir par John mais nous, gens si intelligents du 21e siècle, on ne se serait pas fait avoir, non non non… Eh bien tant pis pour vous ! Parce que je ne sais pas ce qu’il y a de mieux dans la vie que de se faire embarquer dans un projet enthousiasmant, vivant, dans lequel mettre cœur, foi, énergie ! Les gens sont en manque d’aventure, de folie, de vie ; il faudrait plutôt remercier les rares personnes qui ont encore l’énergie de soulever les autres, ceux qui offrent la possibilité de participer à quelque chose qui en vaut la peine. Mais non, tout ça, on jette, on s’en fout, ce qui compte c’est les sous, les sous, les sous. Et puis les sous… ok, John a gardé plus d’argent que ce qui était prévu mais pas pour partir en croisière ou s’acheter une Porsche à la con ; c’est dans ses films qu’il le met son argent. Il est prêt à tout pour ses films. Il le dit lui-même :
Elle n’est pas excitante et étrange, la vie ? Aujourd’hui, je réalise que les gens ont besoin d’être poussés. Pendant un moment, je me suis retrouvé acculé, pour de mauvaises raisons, et ça ne m’a pas plu. Mais là, c’est moi qui pense que je me suis endurci. Il y a une époque de ma vie où je croyais tout le monde. J’aimais beaucoup les gens, plus que maintenant. Mais en même temps, je n’étais pas prêt à tout comme je le suis aujourd’hui. Aujourd’hui, si j’ai un ami, je ne veux pas perdre de temps, je veux m’en servir. Je veux me servir de lui pour tout ce qu’il peut m’apporter. Je pense qu’on se trompe sur ce que veut dire « se servir des gens ». Ça a une très mauvaise connotation, de nos jours, mais je pense que les gens aiment qu’on se serve d’eux. Si vous vous sentez gratifié, alors on se sert de vous. Je suis devenu plus impatient avec les gens et je ne prends pas de pincettes. Je pense que les gens comprennent à quel point on se sert d’eux. Je crois que ça ne les gêne pas qu’on se serve d’eux. Je le dis tout le temps, que je me sers de vous. J’espère que je me sers bien de vous. Si vous ne voulez pas qu’on se serve de vous, vous avez le choix. Vous comprenez, si je veux me servir de vous et que je vous le dis que je veux me servir de vous, c’est un compliment.
(page 238 de Cassavetes par Cassavetes de Ray Carney)
Dans une scène de Contre, un jeune homme en a justement assez de servir à John et veut créer ses propres films. Petite trahison du point de vue de John, car toute sa vie, il a eu l’impression de beaucoup donner aux autres sans recevoir grand chose en retour ; il laissait sa chance aux gens, les laissant travailler et apprendre, il leur faisait tellement confiance qu’il leur redonnait confiance ! Mais ceux à qui John donnait, trouvaient que c’était plutôt eux qui donnaient tout à John. Et comme dans cette scène-là, Contre montre sans parti pris les situations et les rapports entre les personnages ; au spectateur de décider ce qu’il veut en penser ! et avec la voix de Pauline Kael assez puissante pour créer un contre-point avec la voie de Cassavetes et de son entourage, ceux qui tiennent à se placer du côté des « gentils » peuvent s’y ranger tranquillement. Pas besoin d’inventer un procès à John. Qui sont-ils – qui sommes-nous – pour se le permettre ?
Mais arrivent justement ceux qui se le permettent… les critiques ! Même Pauline Kael l’a écrit : « Trop de gens, y compris certains critiques de cinéma, souhaiteraient voir la loi se substituer à la critique ; peut-être veulent-ils en vérité que leurs propres critiques aient force de loi. » Je ne pouvais pas ne pas avoir la curiosité après Contre et un petit feuilletage de Pauline Kael d’aller jeter un œil (juste un) du côté de ce qu’en ont pensé les critiques actuels. Résultat, ce sont eux qui se roulent le plus, tel Porculus dans la bonne boue si douce, dans tous les travers auxquels était parvenue à échapper la pièce ! Approximatif, à côté de la plaque, pas renseigné… « toute honte bue (que c’est laid), on avouera d’emblée notre très mauvaise connaissance de l’œuvre cinématographique de Cassavetes. Ce qui est somme toute rassurant, inutile d’avoir vu [les films] pour apprécier le spectacle ». Voilà, chez Sceneweb, on ose parler sans rien connaître et on fait passer ça pour une qualité… C’est si difficile que ça de trouver quelques films de Cassavetes et de les regarder (merveilleux merveilleux films) quand on s’intéresse au cinéma ? Comment ne pas penser à ce que Pauline écrivait déjà en 1971 ? « Devenir critique de cinéma pour la télévision ne nécessite ni expérience, ni bagage universitaire spécialisé ; montrer trop d’intérêt pour les films risque même d’être un handicap. On dit souvent que les débutants savent parler au niveau du public. Ils ont beau avancer en âge, à l’image du chroniqueur du journal local, ils restent des novices en matière de critique, parce qu’ils n’ont pas besoin de se cultiver ; ils ont compris que leur rôle est de rendre les gens heureux, et que leur job en dépendant ; de toute façon, ce sont rarement des personnes à vouloir se cultiver. Ils peuvent dire « ce qu’ils pensent » avec d’autant plus de sincérité qu’ils sont ce genre de personnes qui ne se rendent pas compte qu’elles s’expriment facilement, du fait même de leur absence de pensée. » page 67 puis page 66 : « Les cadres des studios ont coutume de dire que les critiques devraient avoir le même âge que le spectateur moyen. Parfois, ils prétendent même que les journalistes ne devraient pas non plus dépasser trois ans d’exercice, car au-delà, ils seront plus blasés que le public. Manifestement, ces messieurs ne comprennent pas l’essence de la critique ; ils voudraient voir en elle un prolongement de leurs départements publicité. Ils rêvent de spectateurs mal informés et amnésiques, afin de demeurer des consommateurs heureux. » Un peu comme Marie Sorbier de France Culture qui rassure ainsi les potentiels clients : « spectacle qui inclut tout le monde même si on ne connaît rien à Cassavetes, et même surtout si on ne connaît rien à Cassavetes. » On a aussi Armelle Héliot qui dit de Pauline Kael « nous ne la connaissions pas », considérant tranquillement que si, elle, elle ne connaît pas, personne ne connaît ! Mais s’il n’y avait que ça… Armelle Héliot explique que « le sentiment qui étreint » (oh la belle étreinte) « au sortir de la représentation » (oh la belle expression), « c’est la présence d’un homme très désagréable » (après ça, elle liste tous les adjectifs négatifs qu’elle connaît pour descendre John) « et pourtant cet homme a réalisé de nombreux films qui impressionnent ». Elle ne comprend pas Armelle, et continue encore un peu plus loin : « sur ce plateau, ce n’est pas comme chez Cassavetes. Personne n’est meurtri, contredit. » pour finir par assener : « À ce qu’on sache ! » On l’imagine : les sourcils froncés et l’index douteur ! Ça en deviendrait comique si ce n’était pas déprimant de lire John dépeint comme un monstre. Déjà, John n’est pas un homme mauvais mais en plus, les défauts qu’on lui reproche s’expliquent : c’est parce qu’il se débat en tant qu’artiste qu’il est comme ça. Mais je ne vais pas essayer de dire en moins bien ce qui a déjà été parfaitement dit par Marc-Édouard Nabe dans « Débordieu et le moixtique » du Nabe New’s 34 :
« Ceux qui croient que les artistes sont des hommes comme les autres sauf au moment où ils créent sont des jaloux qui procèdent par syllogisme autocentré et fallacieux : « Si Michel-Ange fait des crottes comme moi, c’est que moi qui fais des crottes comme lui, j’aurais pu être Michel-Ange. »
« Tout est exceptionnel chez un véritable artiste ! Et il ne peut pas faire autrement, c’est même peut-être grâce à ses attitudes « anormales » dans « la vie normale » qu’il peut trouver la force de créer ses grandes œuvres. Ou même l’inverse : ce sont les grandes œuvres de l’artiste qui provoquent chez lui des actes jugés « bizarres », des gestes, des positions du corps, jusqu’aux moindres expressions de son visage, sans parler de ses besoins physiologiques comme manger, pisser, baiser, tout à faire extraordinaires. »
[…] « Les gens normaux ne comprennent pas s’il peut arriver aux grands artistes d’être infects, grossiers, horribles, prétentieux, lourdauds, etc, il y a des raisons. C’est leur rage de créer qui déborde d’eux, et aussi l’angoisse du temps qui passe et du temps perdu à s’intéresser à des cons, c’est ça qui les rend atrabilaires et insupportables. Les jugeurs sans savoir ne pigent pas que c’est lié. Les grands créateurs devraient être gentils tout en étant quand même géniaux ? Et puis quoi encore ? »
Certains critiques débarquent complètement. Chez Sceneweb, « on ne sait pas très bien pourquoi » « Pauline a pris en grippe Cassavetes » alors qu’elle s’en explique justement pendant toute la pièce ; à France Culture, Zoé Sfez trouve à la pièce un côté « sitcom », puis un côté « film de Cassavetes », ne voyant apparemment pas que justement, ils n’ont pas fait l’erreur d’essayer de faire de la mise en scène pseudo-cassavetienne et puis même un « côté théâtre de boulevard » (t’en qu’à faire) car voir John Cassavetes « s’énerver tout seul, ça c’est vraiment très drôle ». Et là, moi je pleure. Parce qu’elle n’est malheureusement pas la seule. Dans la salle même, des gens riaient autour de moi, comme par réflexe (« il faut bien qu’il fasse quelque chose », dirait ma mamie) parce qu’ils voient des hommes qui tombent, qui gesticulent et font des pirouettes. Les gens confondent ce qui est gai, vivant, joyeux avec le comique. Contre est une pièce pleine de vie mais ce n’est pas du comique et on ne doit pas rire aux dépens de John (on ne devrait pas en tout cas). C’est exactement comme ceux qui rient d’Alceste, qui le trouvent ridicule et se moquent de lui alors qu’Alceste peut être drôle, mais pas malgré lui et il faut plutôt rire (jaune) avec lui de la médiocrité humaine qui l’entoure car ce sont les John et les Alceste qui voient juste.
Mais ce qui, je crois, reste le plus agaçant chez tous ces critiques, c’est leur langage. Vous avez déjà pu le savourer un peu. Chez l’Artcena, les personnages sont systématiquement « campés » par tel acteur pendant que Zoé de France Culture a de « l’affection pour cet objet théâtral » (objet théâtral = pièce de théâtre, je traduis) et chez Sceneweb (qui titre son article « un homme sans influence » juste pour le jeu de mot et sans rapport avec son texte), on apprécie le « spectacle multipiste, instructif et stimulant, porté par une belle distribution et un rapport mimétique à son sujet qui le conduit hors des sentiers battus. » Un rapport mimétique à son sujet ? Hein ? Il voulait pas juste montrer qu’il connaît la mimésis au théâtre lui ?… Et tout est comme ça. Ça ne donne pas très envie d’aller au théâtre. Mais malgré tout, j’ai quand même envie d’y retourner, ça y est, je suis curieuse. Donnez-moi des sous que j’aille voir ce qu’il s’y passe ! Tenez, j’ai même encore quelques mots de John trouvés à la page 260 de Cassavetes sur Cassavetes à vous offrir en échange :

« Bon Dieu, j’ai le droit de me comporter de la manière que je veux. JE SUIS LIBRE ! Si être libre, c’est être comme tout le monde, penser exactement comme tout le monde, alors je n’ai rien à dire. C’est en ça que cette vie est stupide, que les gens qui agissent en suivant les règles de la société. Que ce soit un homme ou une fille, une femme, une grand-mère, il n’y a pas de différence, ce sont les règles sociales. On vit dans une société d’État nazi, mais les gens ne le voient pas parce qu’on est américains. Mais moi je le vois. Je vois les rassemblements de garçons, ceux des filles, des groupes, et comment on nous exhorte à rejoindre ces groupes.
« Le monde est très trouillard. Et par « trouillard », je veux dire que le monde est trop étroit d’esprit, les gens s’excitent sur des trucs qui n’en valent pas vraiment la peine, comme la politique, la religion, des trucs comme ça. Ils se sentent agressés par rapport à ça, tellement fort qu’ils loupent ce qui est bon. Le formalisme est absolument partout. Les gens sont très coincés. C’est l’argent qui les rend comme ça, or c’est ce qu’on recherche, il faut donc en payer le prix. Moi, je ne me suis jamais résolu à être coincé. Je crois que les gens ne dont pas vraiment ce que, dans le fond, ils ont envie de faire. Et je pense que c’est beaucoup plus important de faire ce que vous avez envie de faire, même si vous avez tort. »
Lucine





