S’il y en avait une qui regretta amèrement la fin du port du masque obligatoire, c’était bien cette chère Géraldine…
Non, on ne le portait plus. Mais ça n’empêchait pas Géraldine de guetter le moindre symptôme pour le renfiler… Le nez qui coule ? Masquée ! Un début de mal de tête ? Masquée ! Un petit éternuement ? Masquée aussi !
Une autre qu’elle aurait tout simplement continué à porter son masque… mais Géraldine ? C’était mal la connaître. Elle n’aurait jamais osé. Aller contre ce qui se faisait ? Oh non. Elle allait avec ! Avec ses petites réticences, comme tout le monde, plus ou moins inavouées, mais à part marmonner dans sa barbe, que faisait-elle d’autre ? Et encore ! Si seulement elle en avait une de barbe… Mais même pas ! Parfois, elle me désespère cette Géraldine… On a beau vouloir commencer, pour être gentille, à la remettre un peu sur le devant de la scène en parlant d’elle (elle qui s’entortille dans les rideaux pour se cacher !), et ben non ! Elle s’empresse de gâcher tous nos efforts ! C’était si compliqué que ça d’avoir une barbe ?… Et puis, voilà, au moins quelque chose dont j’aurais pu parler ! Longuement ! J’aurais fait tout un paragraphe moi sur la fameuse barbe de Géraldine ! De quoi caractériser vraiment le personnage… Imaginez : un texte qui commencerait en évoquant les masques de l’époque Covid avec comme personnage principale une femme à barbe… Ah oui ! Là, on lit. Là, on est intrigué. « Quelle originalité ! Où cela nous mènera-t-il ? Et cette femme à barbe, que va-t-il donc lui arriver ?… Trouvera-t-elle le monde plus habitable avec sa barbe habilement dissimulée sous son masque ?… Ou au contraire, réalisera-t-elle qu’en fait, sa barbe est une partie de son identité et que chacun doit accepter ses différences pour vivre en harmonie avec soi-même et les autres ?… On ne sait pas ! On ne sait pas ! » Et on ne saura jamais. Voilà. Super Géraldine… Pour la suite, il va falloir se retrousser les manches (puisque tu n’es pas manchote non plus). Ben oui, sinon que crois-tu qu’ils vont faire tes lecteurs ? Et bien comme tout le monde Géraldine, comme tout le monde ! Ils swipent ! Ils zappent ! Et pof oubliée, finie la Géraldine ! Alors un peu de concentration. Pop pop pop pop ! Ah non. Pas question de venir chouiner que c’est la faute à la narration trop longue et qui s’étale en détails inutiles et inexistants. Tout le monde sait que tu as tort Géraldine. Bien. Où en étais-je ? Si on est interrompu tout le temps aussi…
Oui ! Alors, je disais : pour Géraldine, toute occasion était bonne pour se masquer !
Pourquoi ? Géraldine était-elle particulièrement laide ?… Déformée ? Non. Géraldine était même – ça m’embête de le dire mais je me dois d’être honnête sinon à quoi servirais-je ? – jolie.
C’était une jolie femme dans la quarantaine.
Une très jolie femme dans la quarantaine, oui, si vous voulez…
Ok, elle était plus belle que moi ! Voilà ! Vous êtes contents ?!
Bon.
Une magnifique femme dans la quarantaine. Et on ne peut pas dire qu’elle se facilitait la vie avec son masque qui lui embuait ses lunettes.
Alors, pourquoi ?
Pourquoi s’attristait-elle autant de voir le masque quitter notre quotidien ?
J’y viens.
Géraldine était employée à la Mairie de Prop-sur-Soie en tant qu’Agent d’Entretien et d’Accueil à la piscine municipale d’AquaProp. C’était le rêve ! C’était l’idéal ! C’était… le paradis ?
N’en faisons pas trop.
Mais c’est qu’elle l’avait tant attendue cette piscine…
Le chantier même pas fini, Géraldine avait essayé de se rapprocher des élus de la municipalité pour en apprendre un peu plus sur les qualités attendues des futurs agents. Ne fustigez pas trop vite son audace. La piscine serait sans doute si neuve, si belle, si propre !… Comment résister ? Et puis finalement, cela ne lui servit en rien du tout ! Car si l’élue en charge de l’Urbanisme et des Travaux affirmait que la Maire recherchait surtout quelqu’un de dynamique doté d’un esprit d’initiative, celui à la Vie associative et au Sport répétait qu’on n’engagerait que quelqu’un d’adaptable et de dévoué au Service Public sans forcément trop d’expériences ni d’exigences « si vous voyez ce que je veux dire »… Et l’élue aux Finances, elle, ne comprenait carrément pas où était l’intérêt de la municipalité dans le recrutement d’un professionnel quand de nombreux et nombreuses propiens et propiennes ne rêvaient que de participer activement à la bonne marche de ce futur équipement, offrant ainsi l’occasion de faire de ce bel outil le centre de l’inclusivité ! de la participativité ! de la co-construction ! – pourquoi pas même intergénérationnelle ? – et de le faire rayonner au-delà de ses frontières !… C’était ça la modernité !
Heureusement pour Géraldine, la Maire voulait bien être moderne mais pas tant. La piscine finie (elle était bien neuve, belle et propre), l’annonce parut et elle fut engagée.
Je ne m’étalerai pas ici sur les quelques années de douce insouciance que Géraldine connut jusqu’au drame : je sais trop comme les lecteurs bâillent dès que le bonheur pointe le but de son nez ! Et je ne m’étalerai pas non plus sur les multiples arrêtés ministériels, préfectoraux, municipaux, qui, pendant la pandémie de Covid-19, bouleversèrent le fonctionnement des piscines municipales et intercommunales de France. Vous connaissez déjà tout ça par cœur. Et pour le coup, bien que je sache parfaitement que les tragédies administratives sont de celles qui font vibrer les cœurs, je ne m’abaisserai pas à faire du pied aux lecteurs en manque.
Oui, la vie de Géraldine fut bouleversée. Oui, ce fut douloureux. Mais quelque chose d’incroyable se produisit aussi à ce moment… Quelque chose qu’elle n’aurait jamais cru possible depuis qu’elle travaillait à AquaProp… Quelque chose qu’elle ne pensait même pas désirer !
Oui.
Vous l’avez deviné.
Géraldine pouvait à présent faire ses courses au supermarché de Prop-sur-Soie tran-quille.
Durant toute la durée du Covid, on avait pu voir une silhouette guillerette sautiller de rayon en rayon ; des surgelés aux fruits et légumes ; de l’épicerie fine à la boucherie ; des produits de beauté aux fromages… un sourire invisible sous le masque, heureuse, légère, devenue un ballet à elle toute seule… Personne ne la reconnaissait ! Personne ne l’arrêtait ! Personne ne lui demandait quoi que ce soit ! Et si jamais, elle sentait poindre, dans un regard plus attentif, un début de reconnaissance de l’Agent d’Entretien et d’Accueil d’AquaProp qu’elle était aux yeux du monde, elle prenait un air absent et bifurquait promptement au rayon bio ! Sans passer le moins du monde pour une malpolie ! Et le lendemain, quand Françoise viendrait inévitablement pour sa séance hebdomadaire de brasse et ne manquerait pas de lui faire savoir qu’elle l’avait vue au supermarché la veille (quelle information primordiale à transmettre, merci Françoise !), Géraldine pourrait alors lui répondre le plus naturellement du monde : « Oh je ne vous avais pas reconnue ! » et de conclure dans un rire complice en pointant du doigt le responsable : « C’est ces fichus masques aussi ! »
Mais comme vous le savez déjà, cela ne pouvait durer… Les cas de Covid-19 diminuèrent… Ce qui était une bonne nouvelle, évidemment, évidemment… Les masques furent joyeusement jetés. Mais… c’est là que…
« Que quoi ??… » vous étranglez-vous de suspens.
Eh bien, un jour que Géraldine, le visage à découvert, poussait tranquillement son caddy dans les rayons du supermarché…
Une personne l’arrêta pour lui proposer de retarder d’une heure la fermeture de la piscine le vendredi parce qu’elle nageait le jeudi soir mais que vraiment le vendredi l’arrangerait…
Quatre mamans lui demandèrent si AquaProp prenaient des stagiaires de 3èmes durant la dernière semaine de mars…
Sept trouvaient dernièrement l’eau du bain à remous un poil trop froide…
Onze lui signalèrent (« vous ferez remonter ») que les tarifs de l’année en cours avaient été augmentés au-delà du pourcentage de l’inflation de 6,45%, atteignant 7% (et que c’était en somme une honte)…
Quinze la prièrent d’inscrire leur enfant de 3 ans aux cours réservés aux 6 et + « parce qu’il est très rapide pour son âge »…
Dix-neuf demandèrent s’il fallait vraiment s’inscrire au cours d’aquagym pour bénéficier des cours d’aquagym…
Il y en eut vingt-deux pour se demander et lui demander s’il n’existait pas des produits qui pourraient rendre l’eau un peu moins bleue ?…
Puis ce fut vingt-huit parents qui lui apprirent qu’elle avait dû voir passer leur enfant la semaine dernière avec sa classe « vous vous souvenez de lui j’imagine ? » …
Trente-trois lui avouèrent « entre nous » que le surveillant de la pataugeoire n’était pas très aimable…
Quarante-six voulurent avoir confirmation que la piscine ouvrirait bien (comme d’habitude depuis sept ans) à 10h30 ce mercredi…
Cinquante et un s’attristèrent avec elle du temps pluvieux annoncé cette semaine…
Et soixante-quatre enfants la pointèrent du doigt en hurlant mi-choqués mi-euphoriques : « C’EST LA DAME DE LA PISCINE !! »
Géraldine avait l’habitude. De ces gens, toujours les mêmes ; de ces questions, toujours les mêmes… Et la météo ! Elle avait l’info météo en continu avec eux… Et pourtant, ce jour-là, devant le défilé, elle se sentit devenir nerveuse, rageuse. Son cœur faisait la course tout seul (et il n’était pas bien entraîné). Elle ne se reconnaissait plus : qui était cette Géraldine aux poings serrés et au visage rouge ? Il fallait qu’elle rentre immédiatement (tant pis pour le beurre et les oignons !). Elle se précipita à la caisse, déchargea son caddy sur le tapis. Bip ! Bip ! Bip ! S’épongea le front. Bip ! Bip ! Vite, fourrer dans le caddy tout ce qui lui tombait sous la main (elle n’essayait même pas de placer les produits les plus fragiles sur le dessus (c’est vous dire l’état dans lequel elle était…)). Elle avait déjà sa carte bancaire en main quand la caissière ânonna sans sourire : « ça-fera-soixante-deux-euros-et-vingt-six-centimes-s’il-vous-plaît » mais celle-ci releva la tête et se mit à lui sourire gentiment. Malheur !…
– Ah ! Mais je vous reconnais. Vous êtes la dame de la piscine ! Vous allez peut-être pouvoir m’aider… On se demandait avec une amie : est-ce qu’il faut vraiment être inscrit à l’aquagym pour aller au cours d’aquagym ou pas ?…
Ce fut trop. Géraldine devint folle.
(À l’échelle de Géraldine, bien sûr).
Ses yeux nouvellement fous s’attardaient sur son caddy. Un paquet de cacahouètes en dépassait. Elle l’attrapa doucement, l’ouvrit avec délicatesse… mangea une cacahouète, deux cacahouètes, et finalement toutes les cacahouètes. La caissière s’amusa de cet étrange spectacle de clown au ralenti.
Mais elle ne s’arrêta pas là. Oh non. Elle attrapa ensuite la bouteille de lait, et en trois grosses gorgées, la but en entier. Des rivières de lait demi-écrémé dégoulinaient des deux côtés de sa bouche glougloutante. Et la boîte de petits pois ? Elle se la renversa directement dans la bouche ! Mmm miam miam les petites sardines marinées au citron, et le roquefort ! Et les bananes ! Et les yaourts !
Quand la main de Géraldine plongea dans son caddy pour ressortir deux beaux steaks hachés surgelés, la caissière ne souriait plus du tout.
– Madame, relâchez ce bouquet !
Les gardiens l’arrêtèrent le persil en main. Géraldine fut embarquée.
On ne l’a jamais revue depuis.
Elle n’avait même pas payé.
Quel évènement ! Quel scandale ! Surtout que ça avait eu lieu « devant les enfants ! » (bien que ceux-ci aient été les seuls à s’être franchement bien amusés (et à réclamer ensuite à leurs parents pas drôles : « On peut jouer à Géraldine ? »)).
Géraldine par-ci… Géraldine par-là… Personne ne se retint de donner son avis d’expert sur la situation. Quelques-uns la félicitèrent pour sa lutte contre la grande distribution et encouragèrent à la naissance de centaines de Géraldine !… Mais ils furent bien vite écrasés par les élus de la majorité qui s’étouffait d’indignation et de dégoût ! Ils étaient outrés. Outrés, outrés, outrés ! Tous ! C’était même difficile de savoir qui était le plus outré ! Qui était le plus atteint dans ses belles valeurs ? Qui se désolidarisait le plus violemment du vandalisme ignoble de cette abîmeuse de l’image du Service Public et de la République ? Qui exigeait sa radiation avec le plus de crachats ?
Pour une fonctionnaire… Quelle honte ! Aucune tolérance ne devait être tolérée pour cette tâche intolérable sur cette belle ville de Prop-sur-Soie ! À deux ans des élections en plus… L’opposition allait en faire des gorges chaudes ! Bien sûr ! Si vous pensiez qu’ils n’allaient pas en profiter…
Évidemment, ça n’empêcha pas les bonnes âmes (souvent inarrêtables) de se rassembler pour venir en aide à Géraldine, et on s’installa devant le supermarché avec des gilets fluo pour plaider sa cause à coup de pétitions.
Mais… Je pose la question.
De l’eau n’était-elle pas, depuis, passée sous les ponts ?… Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ? Pourquoi ressasser de si mauvais souvenirs ? Géraldine elle-même n’est-elle pas fatiguée de toute cette aide perpétuelle ?… Et ne sommes-nous pas d’ailleurs les victimes collatérales oubliées dans toute cette histoire ? N’avons-nous pas suffisamment donné pour elle ? Les gens ne sont-ils pas lassés d’être sans cesse abordés par ces humanistes fluo ? Croient-ils que ces pétitions ne pèsent rien sur nos graciles poignets sursollicités ? N’est-ce pas ce que Géraldine elle-même aurait souhaité ? Un peu de paix pour ceux qui veulent juste faire leurs courses ?…
Alors, si vous aussi, vous voulez partager ce texte et signer la pétition pour faire interdire les pétitions en faveur de Géraldine devant le supermarché : cliquez ici.